Tribune mars 2018 : Quand la liturgie subvertit les divisions des hommes

Giotto-fresque-chapelle-Scrovegni-lArena-Padoue-1306_0_728_683Vivre en Terre sainte est un privilège car cela permet un accès incomparable aux Lieux saints à tous les grands moments de l’année liturgique. C’est aussi une épreuve, car les divisions entre peuples, cultures et religions sont omniprésentes. La participation récente à la célébration du baptême du Seigneur au Jourdain m’a permis de rêver et d’espérer un peu qu’un jour nous saurons vivre ensemble réconciliés.

Le baptême du Seigneur est célébré par nos frères chrétiens orthodoxes, dix jours après nous, les 18-19 janvier. Cette célébration revêt pour eux une solennité particulière car cette fête est aussi pour eux la célébration de la Théophanie, de la manifestation de Dieu, équivalent de notre Epiphanie. La Théophanie dans la liturgie orthodoxe est la première manifestation de la Sainte Trinité, la confirmation de la divinité de Jésus par le Père et le Saint-Esprit.

Au Jourdain

En Terre sainte, cette fête prend un relief particulier puisque la célébration a lieu sur le site du baptême au Jourdain. Tôt le matin, malgré le froid hivernal et une pluie abondante qui a détrempé le sol, les fidèles arrivent, en voiture ou en bus. Vers 9h00, commence la célébration eucharistique des syriaques orthodoxes, présidée par le vicaire patriarcal syriaque de Jérusalem, Mar Severios Malki Mourad, revêtu de ses plus beaux habits liturgiques. L’assistance peu nombreuse est recueillie, à peine dérangée par des touristes asiatiques qui se demandent ce qui se passe et font des photos. L’évêque, il est vrai, est revêtu de magnifiques ornements ; la psalmodie des diacres et l’encens donnent à l’ensemble une atmosphère mystérieuse.

Très vite, l’affluence augmente car la foule vient pour la bénédiction des eaux du Jourdain, dont seront ensuite aspergés et bénis les fidèles. Ce vendredi de janvier, un groupe venu de Turquie, se montre particulièrement impatient, se revêt de tuniques blanches pour être prêt à s’immerger dans l’eau froide. L’occasion est exceptionnelle. Quelques Russes, Ethiopiens ou pèlerins pressés n’ont pas le temps d’attendre et se plongent sans attendre, à trois reprises, dans une eau qui leur rappelle le baptême. L’accès au Jourdain est canalisé par de solides barrières métalliques, disposées par la police israélienne, car la veille, les Grecs orthodoxes sont déjà venus en très grand nombre.

« Les chœurs se répondent d’une rive à l’autre, créant tout d’un coup une unité humaine et croyante, par-delà les frontières »

Au fil des heures, l’impatience croît. Une délégation de Coptes-orthodoxes, conduit par l’évêque de Jérusalem, anba Antonios, se présente, grillant la politesse au vicaire syriaque qui devra attendre, dans le froid. Familière des miracles, la liturgie copte n’omet pas la récitation du psaume 113 : « Qu’as-tu, mer, à t’enfuir, Jourdain à retourner en arrière ? Montagnes, pourquoi bondir comme des béliers, collines comme des agneaux ? Tremble, terre, devant le Maître, devant la face du Dieu de Jacob, lui qui change le rocher en source et la pierre en fontaine ». Puis vient le tour des syriaques, qui, arrivant avec leurs chorales, éclatent de joie en apercevant sur l’autre rive du Jourdain, les frères, sœurs et parents qui vivent en Jordanie. On est à portée de voix, les téléphones portables font le reste. Joie des retrouvailles, car beaucoup des syriaques de Jordanie sont des réfugiés irakiens.

La liturgie peut alors se déployer dans l’allégresse : les chœurs se répondent d’une rive à l’autre, créant tout d’un coup une unité humaine et croyante, par-delà les frontières pourtant bien signifiées, sur chaque rive, par un drapeau, des soldats en uniforme, des barrières. L’évêque bénit le Jourdain, y plonge une croix de fleur, qu’il ressort à trois reprises pour en bénir les fidèles ; puis il libère deux colombes, rappelant celle qui se posa, selon l’Ecriture, sur Jésus : « Dès qu’il fut baptisé, Jésus sortit de l’eau. Voici que les cieux s’ouvrirent et il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui » (Matthieu, 3, 16-17). Moment d’allégresse, où la liturgie et la prière subvertissent les divisions des hommes. La prière peut faire des miracles. La Terre sainte en a bien besoin.

                                                                                                              Jean Jacques Pérennès, op

Publicités