»Jérusalem. Histoire d’une ville-monde », (dir.) Vincent Lemire, Paris, Flammarion, 2016.

Voici le compte rendu de Delphine Froment publié le 21/12/2016 pour Les Cles du Moyen-Orient :

S’affranchir des débats passionnés et idéologiques pour retracer la longue histoire de la ville « trois fois sainte » : tel est le défi relevé par l’ouvrage dirigé par Vincent Lemire aux éditions Flammarion, et paru à l’automne 2016. Et ce défi n’était pas des moindres : Jérusalem, que Julien Gracq qualifiait de « ville épileptique » en 1967, ne se situe-t-elle pas, depuis plus de deux millénaires, au croisement des religions monothéistes et de leurs traditions ? N’est-elle pas au cœur d’imaginaires et de fantasmes identitaires ? Ce lourd héritage ne rend-il pas son histoire d’autant plus difficile à écrire ? « Jérusalem ne s’appartient pas, Jérusalem n’est pas à Jérusalem, Jérusalem est une ville-monde, une ville où le monde entier se donne rendez-vous, périodiquement, pour s’affronter, se confronter, se mesurer » (1). Partant de ce constat, les auteurs de cet ouvrage ont tenté de contrer les représentations fantasmées de Jérusalem pour en proposer une relecture « à la fois contextualisée et située, diachronique et géographique » (2).

Refaire de Jérusalem un objet d’histoire

Ce vaste programme est inédit dans l’historiographie. Dans son introduction, Vincent Lemire montre que de manière paradoxale, alors que Jérusalem regorge de monuments et de vestiges, elle est une ville « sans histoire », trop souvent « asphyxiée par des mémoires qui court-circuitent et brouillent la chronologie » (3). Devant la difficulté de passer outre cet héritage mémoriel multiple, jamais une telle synthèse de cette ville n’avait été proposée : cette tentative de faire une « nouvelle histoire de Jérusalem » ne peut donc être que saluée.

D’autant qu’à cette entreprise s’ajoute une autre volonté : celle de faire une histoire incarnée de la ville, en prêtant attention à la topographie, au relief, à la situation, à l’urbanisme et au peuplement. Car, comme le souligne Vincent Lemire, la géographie est l’autre grande absente de l’historiographie de Jérusalem, tant elle est supplantée par les analyses géopolitiques : « l’histoire de Jérusalem est généralement racontée sans que les lieux (rues, monuments, collines, vallées, sources, roches, grottes, murailles, cimetières) soient autre chose qu’une carte d’état-major ou qu’un simple décor à usage folklorique ou patrimonial » (4).

Pour ce faire, une large panoplie de cartes ainsi qu’une chronologie de référence pour l’histoire de la ville des origines à nos jours sont à trouver au fil du texte et en annexe de ce livre.

Quatre auteurs se sont partagé l’écriture de cette grande synthèse (430 pages de texte) :

- Vincent Lemire, directeur de cette publication, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée. Ses recherches portent sur Jérusalem et le Proche-Orient contemporain : dans sa thèse, il s’est intéressé à la question de l’eau à Jérusalem entre la fin du xixe siècle et la mise en place de l’État d’Israël (La Soif de Jérusalem, 1860-1948. Essai d’hydrohistoire, Paris, Publications de la Sorbonne, 2010). Il a plus récemment publié un autre ouvrage, à nouveau centré sur l’histoire de Jérusalem au début du XXe siècle : Jérusalem 1900. La ville sainte à l’âge des possibles, Paris, Armand Colin, 2013. Il est également directeur du projet européen « Open Jerusalem ».

- Katell Berthelot, historienne des religions, et plus particulièrement du judaïsme ancien. Avec Dionigi Albera, elle a notamment publié aux éditions Flammarion en 2013 Dieu, une enquête. Judaïsme, christianisme, islam, ce qui les distingue, ce qui les rapproche. Directrice au CNRS, rattachée au Centre Paul-Albert Février, elle a séjourné de 2007 à 2011 au Centre de recherche français de Jérusalem (CRFJ).

- Julien Loiseau, maître de conférences habilité à diriger des recherches à l’université Paul-Valéry Montpellier-3, et directeur du Centre de recherche français de Jérusalem (CRFJ). Spécialiste de l’Orient médiéval, on lui doit notamment sa très belle monographie sur les Mamelouks (Les Mamelouks. Une expérience politique dans l’Islam médiéval, Paris, Seuil, 2014).

- Yann Potin, historien et archiviste, chargé d’études documentaires principal aux Archives nationales, maître de conférences associé en histoire du droit à l’Université Paris Nord, membre du comité de pilotage du projet européen « Open Jerusalem ». Tout comme Julien Loiseau, il a participé à la coordination de L’Histoire du monde au XVe siècle, dirigée par Patrick Boucheron et parue chez Fayard en 2009.

Jérusalem, de l’âge du bronze à nos jours : construction d’une « capitale impossible »

Ces quatre auteurs signent ainsi une riche synthèse, qui se lit aisément et retrace toute l’histoire de la ville de Jérusalem, de l’âge du bronze à nos jours. Sept chapitres découpent de manière chronologique un passé plurimillénaire. Loin de vouloir résumer ici le contenu de cet ouvrage aussi dense qu’éclairant, contentons nous d’énumérer les points principaux de ces chapitres, afin de refixer les très grandes lignes de l’histoire de Jérusalem : le premier chapitre se penche sur la période antique de la ville, jusqu’à la provincialisation romaine de la Judée, et y décrit la naissance du judaïsme, première religion à ériger Jérusalem en ville sainte ; le deuxième chapitre revient sur la période tardive et du haut Moyen Âge, en cherchant à montrer les multiples croisements entre la civilisation romaine et les traditions judéo-chrétiennes – croisements qui participent pleinement de l’évolution de la ville ; le troisième chapitre se consacre à la Jérusalem des Omeyyades et des Abbassides, de la conquête arabe au viie siècle à celle des croisés en 1099 – date qui marque le début des longues et âpres luttes pour la ville désormais trois fois saintes : en quelques siècles, Jérusalem passe et repasse aux mains de divers belligérants. Ainsi, le quatrième chapitre est dédié au royaume franc dont Jérusalem fut la capitale de 1099 à 1197 ; mais en 1197, la ville est reprise par Saladin et dirigée par les Ayyoubides puis par les Mamelouks qui parviennent à vaincre les hordes mongoles de Hülegü (petit-fils de Gengis Khan) en 1260 à la bataille de ‘Ayn Jalut, et entrent dans Jérusalem en 1261, inaugurant sept siècles de domination turque à Jérusalem ; cette domination turque, c’est donc d’abord celle des Mamlouks qui succèdent aux Ayyoubides (chapitre 5), puis celle des Ottomans (chapitre 6). Cette longue domination est synonyme de grande stabilité pour la ville. Or, lorsque l’Empire ottoman disparaît au sortir de la Première Guerre mondiale, cette stabilité vole également en éclat ; la Jérusalem du xxe siècle est au contraire marquée par une période de ruptures et de fractures : « L’image qui s’impose est celle d’une ville en guerre, ou plutôt d’une succession de guerres qui chacune réorientent le destin de la Ville sainte » (5). De la Première Guerre mondiale à l’intifada al-Aqsa (2000-2004), le septième et dernier chapitre montre combien Jérusalem est sans cesse tiraillée entre plusieurs peuples ; il nuance néanmoins cette idée de simple fracture, et insiste sur certaines continuités (notamment un relatif équilibre démographique entre les communautés tout au long du xxe siècle, avec un léger avantage pour la population juive). Au final, quel avenir pour Jérusalem ? Proclamée depuis 1980 capitale éternelle et indivisible de l’Etat d’Israël, Jérusalem a-t-elle trouvé là une conclusion à son histoire plurimillénaire ? Les auteurs insistent plutôt sur le « point de bifurcation » où elle se trouve : sa capitalisation, mal acceptée à l’international, ne saurait cacher que Jérusalem est la moins juive des grandes métropoles d’Israël ; et Jérusalem « demeure plus que jamais une capitale paradoxale, voire une capitale “impossible”, tiraillée par son triple statut de capitale universelle, nationale et binationale » (6) ; d’ailleurs, il est encore aujourd’hui impossible de savoir comment trancher le sort de Jérusalem pour trouver une solution au conflit israélo-palestinien (la question du statut de la ville est tellement problématique et complexe qu’elle n’a pas été intégrée aux négociations de 1993 entre Israéliens et Palestiniens).

Au-delà des communautarismes : circulations, échanges, interactions

La richesse de cette longue histoire de Jérusalem réside également (voire surtout ?) dans sa capacité à mettre en avant les porosités entre les traditions des trois monothéismes : circulations, échanges, transferts et interactions sont à l’honneur dans cette histoire. Par exemple, le chapitre 6 montre combien, en 1908, à Jérusalem, la promulgation de la Constitution par les Jeunes-Turcs donne lieu à des scènes de liesse entre les citoyens de toutes les communautés et confessions, qui fraternisent entre eux ; en effet, cette nouvelle promulgation d’une Constitution d’inspiration libérale (qui avait déjà été promulguée en 1876, mais suspendue presque immédiatement) est accueillie avec joie par les minorités nationales qui espèrent pouvoir vivre une démocratisation de l’Empire ottoman ; or, les auteurs de montrer que « le slogan “liberté, égalité, justice” s’est concrétisé par le libre accès de tous les habitants à l’ensemble des lieux saints de la ville » (7).

Cette approche permet ainsi de sortir d’une vision d’une Jérusalem qui aurait été, de tout temps, sclérosée par les communautarismes – alors que les conflits et difficultés que connaît aujourd’hui le Proche-Orient se cristallisent justement autour des passions confessionnelles et communautaires, cette volonté de montrer qu’il n’en a pas toujours été ainsi est à saluer : « Cette simple anecdote permet de mesurer combien est singulière l’histoire de Jérusalem dans ces années 1900, combien il est difficile aujourd’hui de se la représenter, mais aussi combien il est nécessaire d’en conserver la trace » (8).

C’est là l’un des plus grands mérites de cette riche et brillante analyse.

Notes :

(1) Vincent Lemire (dir.), Jérusalem. Histoire d’une ville-monde, Paris, Flammarion, p. 7.
(2) Ibid., p. 13.
(3) Ibid., p. 11.
(4) Ibid., p. 12.
(5) Ibid., p. 353.
(6) Ibid., p. 414.
(7) Ibid., pp. 348-349.
(8) Ibid., p. 350.

Source : Les Cles du Moyen Orient : cliquer ici.

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