A Chypre : Le triste sort des églises de Famagouste

Entre l’invasion ottomane au XVIe siècle et celle de l’armée turque en 1974, la grande majorité des édifices religieux chrétiens ont été détruits, transformés en mosquées ou tout simplement abandonnés. Article d’Antoine AJOURY, à Famagouste | Orient Le Jour publie le 28/07/2017

Un paysage de désolation pire que dans un film de fiction. Arbres et arbustes ont envahi les maisons, les immeubles. Les rues ont presque disparu sous les herbes sauvages. Les murs des bâtisses sont presque tous fissurés, rongés par les racines des végétaux qui ont remplacé les habitants du quartier de Varosha, à Famagouste (qui signifie cachée dans le sable), l’ancienne cité touristique sur le littoral oriental de la partie nord de Chypre.

Une ambiance lourde pèse sur le visiteur qui découvre pour la première fois cette ville fantôme. Il retient son souffle comme pour arrêter aussi le temps. Ce temps figé depuis 1974, dans ce quartier où vivait jadis la communauté grecque, chassée de la ville depuis l’invasion du 20 juillet de cette année-là. Aujourd’hui, Famagouste fait partie de la République turque de Chypre du Nord (RTCN, reconnue uniquement par Ankara).
Des barbelés de fer entourent cette jungle atypique créée par l’homme et gardée strictement par l’armée truque qui interdit toute prise de photos. Les bâtiments vides sont en ruine, les toits affaissés, les fenêtres brisées. La station d’essence, les édifices publics, les hôtels et les églises sont rongés par les herbes et les années qui passent. « On ne saura jamais pourquoi l’armée turque a décidé de bloquer l’accès à ce quartier », explique Youlia, une professionnelle du tourisme chypriote grecque, et qui se rend régulièrement à Famagouste.

Pour certains, la décision des autorités turques était d’avoir une monnaie d’échange en vue de futures négociations sur le sort final de l’île avec la partie grecque. Or, depuis plus de quarante ans, rien n’y fait. Un dernier round de négociations vient de se terminer début juillet à Genève sans avancée majeure. Un accord final bute toujours sur le double écueil du retrait de l’armée turque, et du libre retour des Chypriotes déplacés en 1974 dans leurs communes d’origine. Toujours est-il, poursuit Youlia, « aujourd’hui certains anciens habitants viennent jeter un coup d’œil à leur maison, derrière les barbelés, mais il ne sont toujours pas autorisés à y accéder ».

Après avoir passé le quartier de Varosha, se profilent les impressionnants remparts de Famagouste, d’une hauteur de 17 mètres et d’une épaisseur de 9 mètres. En entrant par la « Porte du Lion », c’est un paysage d’églises en ruine qui attend le visiteur.

Premiers vestiges qu’on aperçoit, ceux de l’église Saint-Georges des latins. Située dans la partie nord de la ville, elle est l’une des plus anciennes à Famagouste. Construite au XIIIe siècle (à l’époque des croisés), elle est supposée être une réplique de la Sainte-Chapelle à Paris. L’église a été détruite lors du siège de la ville par les Ottomans en 1570. Aujourd’hui, il n’en reste plus qu’un mur formé de quelques arcades.

Le sort de l’église Saint-Georges des Grecs, deuxième plus grande église de Famagouste, n’a pas été meilleur. C’était la cathédrale grecque-orthodoxe de la ville ; elle a été construite dans le style d’une église latine, avec une large nef centrale, au XIVe siècle. Durant le siège ottoman, elle a été une cible privilégiée des assiégeants à cause de sa hauteur. Les impacts des projectiles sur ce qui reste de l’édifice sont toujours bien visibles. En outre, l’abside aurait été utilisée comme galerie de tir. Ce qui reste de l’église est toutefois impressionnant. Malgré les destructions, on est toujours sous l’envoûtement d’une grandeur passée qui s’impose au visiteur.

Église-mosquée, mosquée-église
Un peu plus loin, se dresse l’imposante église Saints-Pierre-et-Paul. Sa façade sobre contraste avec les côtés de l’édifice dont les murs massifs ont dû être soutenus par des arcs-boutants, avant que ne soit ajoutée une nouvelle rangée de contreforts, donnant à l’église une apparence unique. L’église est aujourd’hui une salle polyvalente, propriété de la municipalité. À l’intérieur, des ouvriers s’affairent afin de préparer la salle pour un événement organisé prochainement.

Hussein, un jeune électricien, travaille calmement à l’intérieur. Le côté religieux ne l’intéresse nullement. Avant d’être transformé en salle polyvalente, le bâtiment a fait office de mosquée (Sinan Pacha). Hussein est chypriote turc. Ses parents ont toujours vécu à Famagouste. Et pour le jeune homme, il n’y a pas de grande différence entre Grecs et Turcs. « Je vais toujours à Ayia Napa (la célèbre station balnéaire située du côté chypriote grec), affirme-t-il. Je travaille des deux côtés. Je n’ai jamais eu de problèmes. Il faut dire que là-bas on peut tout trouver, tout faire. Ici, la société reste un peu conservatrice. »

Autre édifice impressionnant, la mosquée Lala Moustapha Pacha, le conquérant ottoman de l’île. À l’origine, la mosquée était une église, la cathédrale Saint-Nicolas. Bâti au XIVe siècle, l’édifice est de style gothique, copie de la cathédrale de Reims, notamment de ses deux tours. Toutefois, lors du siège de la ville, les tours ont été détruites, et après la chute de Famagouste aux mains des Ottomans, un minaret a été construit à la place de l’une des tours. En outre, la quasi-totalité des figurines humaines et animales qui ornaient la cathédrale ont été détruites, car incompatibles avec l’islam. Seules quelques-unes subsistent dans les parties les plus inaccessibles. Depuis cette époque, et jusqu’à 1878, date de la prise de possession de Chypre par les Britanniques, l’entrée de l’édifice était même interdite aux chrétiens.

Aujourd’hui, les touristes peuvent visiter la mosquée, en tant que lieu de culte musulman. L’intérieur est dégarni de tout. Seul le mihrab est mis en valeur. Transformer des églises en mosquées était une pratique très répandue du temps des Ottomans. Toutefois, cette mosquée, appelée aussi mosquée Sainte-Sophie de Gazimagusa (le nom turc de Famagouste), est presque inconnue du grand public.

L’exemple le plus connu de cette pratique est assurément Sainte-Sophie à Istanbul. Cette magnifique basilique, construite au VIe siècle, sous l’empereur Justinien, a été transformée en mosquée au XVe siècle sous Mehmet II. Depuis 1934, l’édifice est devenu un musée. Un autre exemple moins connu est la cathédrale Sainte-Sophie de Nicosie (actuellement dans la partie nord de la ville, occupée par la Turquie). Elle a été transformée en mosquée en 1570, et deux minarets ont été ajoutés au bâtiment. En 1954, la mosquée a été nommée Selimiye Camii en l’honneur du sultan Sélim II.

Richesse chrétienne
La présence chrétienne à Famagouste remonte au Ier siècle après J-C quand saint Paul et saint Barnabé ont accosté sur la côte est de Chypre, plus précisément à Salamine. Bien plus tard, durant les croisades, l’île a vécu sous le règne de la maison des Lusignan, qui s’est installée à Famagouste. D’où la forte influence catholique dans la ville, alors que les Chypriotes sont à 78 % chrétiens orthodoxes.

Un superbe couvent a été construit dans la région de Famagouste, dédié à saint Barnabé. Ce dernier est considéré comme le fondateur de l’Église orthodoxe grecque indépendante et est le saint patron de Chypre.
L’édifice tel qu’il est connu actuellement date des années 1750. Aujourd’hui, après sa restauration dans les années quatre-vingt-dix, le site se compose d’une église qui sert de musée à une impressionnante collection d’icônes orthodoxes. Depuis le départ des derniers moines, à la fin des années soixante-dix, le monastère abrite une collection archéologique.

Youlia explique que selon la légende, il existait 365 églises à Famagouste. Une à visiter par jour. Or entre l’invasion ottomane et celle de l’armée turque en 1974, la grande majorité des édifices religieux chrétiens ont été détruits, transformés en mosquées, ou tout simplement abandonnés, à l’instar des nombreux édifices qui se trouvent actuellement dans la zone interdite de la ville. Mais peu de personnes connaissent le triste sort des églises de Famagouste, déplore-t-elle.

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