La Bible est pour Israël Finkelstein un espace stratifié qui mérite d’être fouillé, couche après couche.

Pour Israël Finkelstein, archéologue, la Bible hébraïque n’est pas une chronique historique. / D.R.
Pour Israël Finkelstein, archéologue, la Bible hébraïque n’est pas une chronique historique. / D.R.

À l’occasion de la sortie de « Bible. Les récits fondateurs » chez Bayard, (Retrouvez la série La Bible et ses lecteurs) « La Croix » a demandé à dix personnalités pourquoi et comment elles lisent la Bible. Aujourd’hui, l’archéologue Israël Finkelstein.

La migration des patriarches, la sortie d’Égypte, la conquête de Canaan, le règne du majestueux roi David… Tous ces événements sont loin de s’être déroulés tels que la Bible les raconte. C’est en tout cas ce que soutiennent Israël Finkelstein et d’autres archéologues ayant travaillé en Israël­ ces cinquante dernières années. Cependant, le plus médiatique des archéologues israéliens refuse de faire de l’historicité du texte l’unique critère de sa valeur. « Les mythes et les légendes ne sont pas moins importants pour fonder une culture que les écrits historiques », ­affirme-t-il.

Il ajoute néanmoins : « Je ne pense pas que ces mythes doivent dicter ma compréhension des réalités politiques actuelles ». Dans un pays, Israël, où le passé devient souvent un enjeu politique, le chercheur se tient éloigné d’une archéologie qui se contenterait de fournir des illustrations au texte biblique, notamment pour revendiquer une présence juive sur l’ensemble de l’actuel territoire ­israélo-palestinien.

Apprendre à lire d’une manière critique

Comme tous les Israéliens, ­Israël Finkelstein a découvert la Bible hébraïque sur les bancs de l’école, âgé d’une dizaine d’années. Mais c’est au lycée, grâce à un enseignant « exceptionnel », qu’il a appris à lire ce texte de manière critique, découvrant par exemple que le Pentateuque (les cinq premiers livres de la Bible) était composé de plusieurs sources différentes. Son intérêt s’intensifia au cours de ses études d’archéologie à l’université de Tel-Aviv, puis lors de la rédaction de sa thèse de doctorat sur l’essor de l’ancien Israël dans les hautes terres de Canaan.

« Au-delà de mon admiration pour la beauté du texte et la sagesse de ses auteurs, mon intérêt premier pour la Bible hébraïque réside dans sa contribution à la connaissance de l’histoire et de la culture de l’ancien Israël », explique l’enseignant-chercheur rendu célèbre pour son best­seller La Bible dévoilée (Éd. Bayard, 2002).

Entouré de quelques doctorants derrière leurs ordinateurs, il nous reçoit dans son laboratoire de l’université de Tel-Aviv, dont il a dirigé pendant dix ans le département et l’institut d’archéologie. Les étudiants s’adressent à lui avec une voix teintée de respect ; il leur répond avec humour et décontraction.

Une collection de textes compilés

Celui qui s’est toujours considéré comme un « historien pratiquant l’archéologie » a principalement étudié l’âge du fer (de 1 150 à 587 av. J.-C.). La Bible hébraïque est donc naturellement devenue une source majeure de son travail, puisque la plupart des événements qu’elle narre se situent à cette période. Ses « plus grands moments d’exaltation », le chercheur les goûte quand il parvient soudain à mieux ­comprendre un moment de l’Histoire ancienne ou l’univers des auteurs bibliques.

Ces auteurs, insiste ­Israël Finkelstein, « ont décrit le passé en accord avec leurs objectifs idéologiques ou théologiques ». Ainsi, loin d’être une chronique historique, la Bible hébraïque est une collection de textes compilés entre le VIIIeet le IIe siècle avant J.-­C., soit plusieurs siècles après la plupart des événements qu’ils décrivent.

Et pour le spécialiste, l’ambition des auteurs ne fait guère de doute : promouvoir les desseins idéologiques du royaume de Juda (dit du sud) et de sa capitale Jérusalem, à une époque où son rival, le royaume d’Israël (du nord) qui avait longtemps été le plus puissant des deux, est tombé aux mains de l’envahisseur assyrien. Réécrire l’Histoire, en quelque sorte.

L’apport du Livre des Juges

Or c’est justement ce royaume du nord oublié, voire « censuré », qui a le plus intéressé Israël Finkelstein. Il lui a consacré un livre en 2013, Le Royaume biblique oublié, et fouille depuis plus de vingt ans l’un de ses sites emblématiques : Megiddo. Cette cité multimillénaire située près de Nazareth est identifiée comme le lieu du combat final entre le Bien et le Mal dans l’Apocalypse.

Vers le IXe siècle av. J.-C., Megiddo était l’une des principales cités du royaume d’Israël. « Entre 2012 et 2014, nous y avons découvert les vestiges d’un important édifice qui a pu servir de temple, se réjouit l’archéologue. Cette trouvaille pourrait nous permettre de comprendre des questions plus vastes relatives à l’Israël des temps bibliques. »

Parallèlement à ces fouilles, le chercheur a récemment été amené à lire et relire le Livre des Juges, qui contient certains des plus anciens textes de la Bible hébraïque et préserve d’antiques traditions nord-israélites. Là, tout l’enjeu est de parvenir à faire le tri entre les traditions originales et les couches successives ajoutées par des auteurs postérieurs…

Un texte à la portée éternelle

Car la Bible, de même qu’un sol archéologique, est pour Israël Finkelstein un espace stratifié qui mérite d’être fouillé, couche après couche. Il s’est d’ailleurs tourné vers l’exégèse biblique ces dernières années, allant jusqu’à publier des articles traitant du texte lui-même sans se situer dans une perspective archéologique.

En tant que Juif, Israélien, et membre d’une plus vaste civilisation judéo-chrétienne, le sexagénaire considère la Bible comme le texte fondateur de sa culture. Et ce texte continue aujourd’hui de l’étonner, pour deux raisons principales. D’abord parce qu’il est le résultat d’une série de circonstances historiques exceptionnelles : « Si l’on exclut une seule de ces circonstances, que ce soit la chute du royaume du nord sous les Assyriens, la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor, ou le retour de petits groupes d’élites intellectuelles de Babylone à Jérusalem à la période perse, la Bible n’aurait pas été le texte que nous connaissons aujourd’hui ».

Deuxième­ « miracle », pour l’archéologue : comment concevoir qu’un petit peuple de quelques dizaines de milliers de personnes, vivant sur un territoire aussi restreint et dans une région aussi marginale du Proche-Orient ancien, ait réussi à composer un texte à la portée éternelle et universelle ?

Les clés du présent

Petit-fils d’un Juif ukrainien ayant fui les pogroms du début du XXe siècle, Israël Finkelstein ne s’est pas fait que des amis en publiant La Bible dévoilée en 2002, qui contestait la réalité historique de la Bible. Mais il assure qu’« Israël­ est une société démocratique et pluraliste où toutes les voix peuvent se faire entendre, même s’il n’est pas toujours aisé de faire entrer les théories critiques dans les programmes de l’enseignement secondaire ».

L’archéologue a épousé une Française en 1990, qui vit avec lui à Tel-Aviv. Voyageant régulièrement dans notre pays, il trouve (et l’on peut s’en étonner aujourd’hui) que les Français portent à la Bible un intérêt réel. Pourquoi, d’après lui ? « D’abord par curiosité intellectuelle pour l’histoire et la religion ; ensuite, bien que la France soit une société laïque, par intérêt profond pour ses racines judéo-chrétiennes ; enfin, les Français, de même que de nombreux Européens, s’intéressent à ce qui se passe au Moyen-Orient aujourd’hui. Comprendre le passé leur permet, à juste titre d’ailleurs, de détenir certaines clés pour comprendre le présent. »

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Coup de cœur : Béthel et Samarie

« Outre Megiddo, j’ai toujours eu un fort intérêt pour deux autres sites majeurs liés à l’histoire du royaume hébreu du nord : Samarie, qui était sa capitale, et Béthel, l’un de ses lieux de culte centraux. Samarie (aujourd’hui Sébaste, NDLR)parce qu’elle permet de mieux comprendre la culture de ce royaume aux IXe-VIIIe siècles, et Béthel parce qu’elle est en relation avec de nombreuses sources bibliques, comme le cycle de Jacob. Malheureusement, je ne peux fouiller ni à Samarie ni à Béthel, car ces deux sites sont situés dans le territoire de l’Autorité palestinienne. Bien sûr, je peux m’y intéresser théoriquement, et au moins dans le cas de Samarie, je peux me rendre sur place et examiner ses vestiges de visu, mais quant à pouvoir y organiser des fouilles, c’est une autre histoire… »

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