Tribune Août 2015 : Marie-Madeleine première femme missionnaire de Terre Sainte

Pour notre Tribune d’Août nous publions l’homélie du 14 juillet – Messe pour la France – prononcée à la Basilique Sainte-Anne à Jérusalem par le Père Luc Pareydt s.j, Conseiller pour les affaires religieuses au Consulat Général de France à Jérusalem :

Annonciation d'Oustiog, Novgorod, XIIe s
Annonciation d’Oustiog, Novgorod, XIIe s

 « Marie-Madeleine n’a pas craint, comme Pierre et Paul, de se risquer sur les mers pour porter la Parole du Maître vers des terres inconnues.
Marie-Madeleine est la première femme missionnaire de l’histoire chrétienne.
Une missionnaire de Terre Sainte, de Palestine, femme de Galilée, native du Lac de Tibériade ; fille de Jérusalem parmi celles qui ont tant compté lors de la Passion et de la Résurrection du Christ.
Elle est pour nous aujourd’hui la figure d’un lien solide entre la terre de France et la terre de Palestine. En effet, la terre inconnue aux rivages de laquelle elle abordait, à la fin du Premier siècle, ce n’était ni plus ni moins que la France qui se nommait alors la Gaule. Ce rivage était celui de Provence. La légende, fort peu attestée mais que l’on peut aimer tant elle est vénérée ici et en France depuis des siècles, nous dit qu’après avoir débarqué aux Saintes-Maries-de-la-Mer, elle évangélisa la Provence et qu’elle se retira dans une grotte du massif de la Sainte-Baume pour finir sa vie en prière. Son tombeau gardé pieusement par les Dominicains à Saint-Maximin dans l’une des plus belles basiliques de France, avec Ste Anne de Jérusalem…, est considéré comme le troisième lieu le plus vénéré au cours des siècles de la chrétienté. Il n’est guère que le Saint Sépulcre à Jérusalem et la maison de la Vierge Marie à Ephèse qui ait été dans l’histoire autant estimés.
Qui est-elle donc cette femme ? Qui est-elle donc cette Marie-Madeleine, tellement peu identifiable que la tradition chrétienne la confond encore souvent avec d’autres Marie de l’Evangile ? Tellement fascinante malgré sa discrétion que même les romanciers et les cinéastes s‘en sont emparés pour la mettre au centre d’une scène parfois douteuse où la sexualité du Christ semble la seule question que l’on devrait retenir des Evangiles !
Qui est-elle donc ?
Paradoxalement, bien qu’on sache très peu de choses à son propos, elle est sans doute l’une des femmes les plus présentes dans les Evangiles, l’un des personnages les plus autorisés.
L’Evangile de Luc la présente comme la femme que Jésus a délivrée de sept démons. Cela vous situe déjà en position unique ! Elle en devint disciple parmi les disciples qui semblent n’être que des hommes, narratif assez misogyne oblige ! Tellement parmi les disciples qu’il se pourrait bien qu’elle ait été la plus influente d’entre eux, après Marie mère de Jésus bien sûr. On ne détrône pas ainsi une mère juive ! Fidèle des fidèles, elle suivit le Christ jusqu’à sa mort, sans doute présente au pied de la Croix et à la mise au tombeau.
Mais, surtout, pour les quatre Evangiles, et nous venons de l’entendre, elle fut le premier témoin de la Résurrection le matin de Pâques. Cela dit assez le privilège dont le Christ voulut la gratifier. Et cela laisse supposer l’influence qu’elle eût dans le groupe des premiers disciples.
Que nous apprend Marie-Madeleine qui puisse être pour nous décisif aujourd’hui, ici, en France, à Jérusalem ? Non pas simplement comme Chrétiens mais comme citoyens actifs d’une société fragile.
Marie-Madeleine a certainement eu de l’autorité dans le groupe des disciples.
Elle s’est sans doute autorisée à donner son avis et elle s’est arrangée pour qu’il soit entendu. Cela demandait assurément de l’audace, de la stratégie, bref de la diplomatie. Au cœur d’une laïcité aux contours de plus en plus flous, alors que nous errons souvent entre l’indignation stérile et le consensus mou, il est sans doute grand temps que nous nous remettions, tous, au clair avec l’autorité. Qui exerce une véritable autorité ? Celui qui crie le plus fort ? Celui qui fait taire les autres par le sang ? Celui qui se terre pour qu’il ne lui soit surtout rien demandé ? Celui qui estime avoir la vérité et se prend à juger les autres ? Celui qui proteste d’un droit divin sur une terre ? Celui qui a le dernier mot sur la famille ? Celui, le plus dangereux, qui au nom de sa croyance, considère que la force prime le droit ?
Parmi tous ceux-là, il y a des Chrétiens et d’autres croyants ; il y a des non-croyants… ici et en France.
Marie-Madeleine oppose à tous ceux-là, au matin de la Résurrection, la vraie figure de l’autorité, celle qui persuade plus qu’elle impose, celle qui transmet l’étonnement modeste qui invite les autres à goûter à leur tour et à leur manière l’inattendu. Marie-Madeleine court de bon matin au tombeau. Elle est seule. Les disciples ne se risquent pas au-dehors. Ils ont peur. Ils se sont enfermés. Ils ne sont plus en posture d’étonnement, celle qui invite à aller plus loin, à comprendre mieux, à croire qu’un autre avenir est possible. Ils sont terrés. Et Marie-Madeleine court, elle court vers quelque chose qu’elle ne sait pas mais elle est libre pour ce qui va venir. Elle a autorité. Elle s‘autorise à ne pas avoir peur.
Elle nous indique le chemin du sens, à quelque point que nous en soyons de nos cheminements et de nos choix. Elle nous invite à courir avec elle au moment même où nous n’aurions pas ou plus envie de courir. Alors que nous sommes usés et fatigués que rien ne bouge, que rien ne change. Alors que nous sommes tentés de nous satisfaire du plus médiocre, de la fadeur des concessions faciles, de la trahison des compromissions torves, qu’elles soient politiques, religieuses ou diplomatiques.
Marie-Madeleine est vraie.
Devant le tombeau vide, devant ce qui est pour elle encore inacceptable, alors qu’elle ne peut encore percevoir que ce qui arrive est infiniment plus beau que ce à quoi elle en était restée, Marie-Madeleine est totalement elle-même. Elle ne fait pas dans la bondieuserie. « Marie-Madeleine se tenait près du tombeau, au-dehors tout en pleurs ». Elle est ce qu’elle est au moment qu’elle est en train de vivre.
Nous qui parlons si souvent d’indignation ; nous Chrétiens, en France et ailleurs, qui nous posons si aisément en donneurs de leçons ; nous qui à Jérusalem nommes tentés de nous pâmer d’extases sans lendemain parce que, n’est-ce pas monsieur, « nous habitons Jérusalem », comme si cela nous sanctifiait particulièrement ; nous tous, souvenons-nous maintenant que Marie-Madeleine, elle, pleure devant le tombeau, sans commentaires, sans ameuter l’univers entier. Elle pleure. Elle est totalement vraie.
Que cela nous serve de leçon de vérité. La vérité n’est ni optionnelle ni à disposition. Optionnelle lorsqu’il s’agit d’arriver à des fins dont les moyens nous importent peu, quand bien même ils écraseraient les autres. A disposition lorsqu’il s’agit d’écraser l’autre de notre superbe en prétendant que « nous avons » la vérité. La vérité n’appartient à personne. Nous n’en avons pas le dernier mot. La vérité se révèle peu à peu, pas à pas, à celles et ceux qui veulent bien se donner à elle en se dépouillant de leurs certitudes à un sou et de leurs prétentions à posséder la terre, l’univers, la morale ou même Dieu.
Marie-Madeleine est si humaine. Elle nous révèle un Dieu si humain.
« Marie »… « Rabbouni »… La tendresse, l’affection mais aussi la juste distance.
Jésus, le Christ, le Ressuscité… Celui dont on s’attendrait à ce qu’il se manifeste dans sa splendeur divine, auréolé de gloire et de puissance nous apparaît, grâce à Marie-Madeleine comme un homme plein d’affection. C’est cela, n’est-ce pas, qui nous fait Chrétiens, témoins du Christ : l’affection ? C’est cela que l’on attend d’abord de nous : l’affection. La dilection. L’accueil de l’autre au point où il en est et non pas au point où nous voudrions qu’il fût arrivé. La tendresse, et non pas l’aigreur. La miséricorde et non pas le jugement. Un visage de compassion, et non pas une mâchoire qui dévore… Que de travail à faire encore !
Et Marie-Madeleine qui nous trace le chemin du témoignage !
« J’ai vu le Seigneur ! et elle leur raconta ce qu’il lui avait dit ». « J’ai vu », et non pas « je vous ai bien eu… je suis plus maline que vous… j’ai désormais une possession qui me met au-dessus de vous ». Non. Elle raconte. Et elle raconte ce que lui a dit le Christ, elle transmet, elle ne garde rien pour elle.
Et ce qu’elle raconte des paroles du Christ lui-même dessine les possibilités et les limites de notre témoignage : « Ne me retiens pas… ». Voilà qui est dit et définitivement dit. Et cela résonne particulièrement à nos oreilles à Jérusalem.
« ne me retiens pas »… ICI. Jérusalem n’est pas faite pour qu’on y reste. De Jérusalem on part. Du Mont des Oliviers on monte vers le Père et on dit aux disciples : « Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ? Je vous précède en Galilée ». Et, en Galilée, au Lac de tous les commencements, on envoie en mission « Allez dans le monde entier… ».
Pas de terre sacrée pour nous, héritiers de la Résurrection. Pour nous, Chrétiens de Jérusalem, pas d’espace sacré, intouchable. Pas de violences pour une terre qui est pour nous le monde entier. Pas d’enjeux religieux pour Jérusalem. Surtout pas d’enjeux religieux.
Prions aujourd’hui avec et grâce à Marie-Madeleine pour que notre pays, la France, forte de toutes ses croyances et tendances, sache résolument et audacieusement témoigner à la face du monde que la défense de la dignité humaine, même si elle doit passer par la revendication d’une terre, non pas au nom de Dieu mais au nom du respect du droit, passe par un combat pour la justice, l’égalité et la liberté.
L’Evangile le proclame. Nos valeurs républicaines le proclament.
Ensemble, il nous faut maintenant, ici, être courageux. »

Père Luc Pareydt s.j, Conseiller pour les affaires religieuses au Consulat Général de France à Jérusalem

Article du Père Luc Pareydt sur le site de la Province de France des Jésuites : cliquer ici.

Publicités