COUVERTURE MÉDIATIQUE DES CONFLITS AU MOYEN-ORIENT : COMMENT DÉPASSER L’INDIFFÉRENCE ?

La Tribune de Terre Sainte relaie ce long article publié par les clés du moyen orient.

 

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Crédits : AP/Hatem Ali

L’Occident se lasse des guerres qui déchirent le Moyen-Orient, dont il connait les images par le flux des vidéos d’information sélectionnées par les médias. Certains penseurs se confrontent depuis les années 1970 à ces informations dont nous sommes les spectateurs : Baudrillard en 1991 n’écrivait-il pas sans détour à propos de la médiatisation de la guerre du Golfe : « Pas d’images de champ de bataille, mais des images de masques, de visages défaits ou aveuglés – des images d’altération. Ce n’est pas la guerre qui a lieu là-bas, c’est la défiguration du monde [1] » ; « Ainsi, l’information ‘en temps réel’ se meut dans un espace complètement irréel, donnant enfin l’image de la télévision pure, inutile, instantanée, où éclate sa fonction primordiale, qui est de remplir le vide, de combler le trou de l’écran par où s’échappe la substance événementielle [2] » ? Il s’agit de nous intéresser, à notre tour, à ce spectateur – notamment occidental – engendré par ce réel devenu lacunaire proposé par un ordonnancement problématique des images de télévision. « Ce que nous voyons sur les écrans d’information, c’est la phase des gouvernants, experts et journalistes, qui commandent les images, qui disent ce qu’elles montrent et ce que nous devons en penser [3] », analyse Jacques Rancière.

L’indifférence aujourd’hui face aux événements en Syrie est manifeste. À la suite du discours du pape François, qui dénonçait en mai 2014 la « mondialisation de l’indifférence » dont est l’objet le pays [4], s’est posée la question de l’indifférence des médias. Cette conscience du détachement de l’intérêt des réseaux d’information pour la guerre syrienne a été particulièrement ravivée au moment de la reprise du conflit israélo-palestinien en juillet 2014. Dans Le Figaro du 17 juillet 2014, Alexandre Devecchio interrogeait Georges Malbrunot, journaliste spécialiste du Moyen-Orient, sur le problème posé par la situation en Syrie, qui « suscite l’indifférence des médias » : « Pourquoi la guerre en Syrie intéresse-t-elle moins ? La situation à Damas n’est-t-elle pas aussi dramatique qu’à Gaza [5] ? ». Au spécialiste de répondre à ce sujet : « Il y a un phénomène de lassitude, et le conflit syrien mobilise moins de ressorts nationaux que celui entre Israël et les Palestiniens, qui est passionnel. La guerre en Syrie dure depuis plus de trois ans. Après avoir misé sur une chute rapide de Bachar el-Assad, les diplomaties et les médias occidentaux ont dû réviser leurs positions. D’autre part, la situation s’est complexifiée. (…) Moindre couverture égale moindre intérêt [6]. »

Les conflits à Gaza ne bénéficient pourtant pas plus de l’attention d’un spectatoriat habitué, lassé par une guerre qui n’en finit pas. Si les projecteurs ont en effet braqué leurs feux sur les cinquante jours de bataille entre le Hamas et l’armée israélienne, le monde est aujourd’hui retombé dans une indifférence qui inquiétait déjà, dès le début du conflit, certains journalistes habitués au schéma médiatique que suivent ces types de conflit : « Une sinistre impression de déjà-vu. L’énième affrontement entre Israël et les Palestiniens de Gaza est aussi tragique que les précédents. Il n’y a pas si longtemps, il aurait mobilisé ceux qui veulent incarner la communauté internationale – l’ONU, les Etats-Unis, l’Europe, la Russie. Plus maintenant. Le pire, dans ce dernier épisode d’une guerre qui n’en finit pas, est l’indifférence qu’il suscite. Elle est la marque d’une nouvelle donne : le conflit israélo-palestinien n’a rien perdu en intensité dramatique, mais il a beaucoup perdu en importance stratégique [7]. »

Mais de quelle indifférence s’agit-il ? Comment cette actualité-là, telle qu’elle est filmée, peut-elle être réactivée comme une actualité historique importante ? L’objectif de cet article est de réfléchir sur la possibilité de pallier à cette indifférence devant l’actualité tragique du monde arabe en la filmant autrement que sous les canaux principaux d’information. Résonne ainsi, en arrière-plan d’une telle réflexion, la célèbre formule que Daney offre au sujet de l’œuvre vidéo de Godard Dans les années 1970 (et au moment de la très médiatisée guerre du Vietnam), Godard se détourne du cinéma pour expérimenter le travail de la vidéo, et celui du témoigner-autrement. Il obtiendra même une chaire à la très récente université de Vincennes à Paris où il enseignera la vidéo. Il est souvent considéré comme un pionnier dans l’utilisation des caméras vidéo. : « L’horreur devant l’indifférence qui confère aux films de Godard le pathos d’un sursaut moral est devenu à la télévision indifférence pure et simple devant l’horreur [8] ».

Puisqu’il semble que « la guerre devient supportable dès qu’elle devient ennuyeuse [9] », il s’agira de proposer une critique constructive en étudiant moins la manière dont les médias dominants favorisent la production d’une amnésie que d’autres manières de filmer, des approches nouvelles qui maintiennent cette horreur en se préservant – si c’est en leur pouvoir – d’un façonnage de la mémoire par les médias.

L’étude portera donc sur la possibilité de trouver de nouveaux outils critiques, de travailler l’image et sa contre-image. Nous évoquerons donc d’abord la possibilité pour les peuples d’écrire eux-mêmes leur histoire autour de l’interrogation de la notion appelée « Révolution 2.0 [10] » en 2011, sa récupération voire sa (re)création médiatique en Occident et ses enjeux, pour finir sur la présentation d’un collectif de cinéastes, Abou Naddara, qui offre sur internet la possibilité d’un regard autre sur la Syrie et ses habitants.

 

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