Il y a cinquante ans, Paul VI à Jérusalem

AthenagorasAndPaulVISur son blog, le journaliste chrétien Aimé Savard revient sur la visite du pape Paul VI à Jérusalem, il y a cinquante ans, et sa rencontre avec Athénagoras, commémorée ces jour-ci par François:

 En annonçant, le 5 janvier dernier qu’il se rendrait «comme pèlerin en Terre Sainte», l’évêque de Rome a précisé : «  Le but principal de ce voyage est de commémorer la rencontre historique entre le pape Paul VI et Athénagoras, qui se fit exactement le 5 janvier, il y a 50 ans ». Cette rencontre de 1964 fut bien historique, en effet, puisque ce fut la première fois, depuis la rupture de 1054 entre catholiques et orthodoxes, qu’un pape rencontrait le patriarche de Constantinople, primat d’honneur des Églises orthodoxes à défaut d’en être le chef effectif. Mais le voyage de Paul VI est également historique car ce fut le premier pèlerinage d’un pape en Terre Sainte, « le retour de Pierre à Jérusalem », comme l’avait écrit François Mauriac. Depuis lors, tous les papes sont allés en Terre Sainte, à l’exception, bien sûr, de Jean-Paul Ier qui n’en a pas eu le temps.

Ce pèlerinage de Paul VI reste pour moi très présent. Jeune journaliste, j’avais eu le privilège d’y être l’envoyé spécial des Informations catholiques internationales. Ce bimensuel d’informations religieuses était édité par le groupe des Publications de La Vie Catholique et dirigé alors par José De Broucker qui devait être plus tard, pendant dix ans, le directeur de La Vie. A cette époque, alors que venait de s’achever la deuxième session du concile Vatican II, ce magazine – les I.C.I. comme on l’appelait – jouissait d’un grand prestige bien au-delà du monde catholique français car le concile suscitait beaucoup d’intérêt dans une large opinion. C’est dans ce bimensuel, édité aussi en néerlandais à Bruges et en espagnol à Mexico, que le Père Congar publiait son bloc-notes conciliaire.

Le pèlerinage de Paul VI en Terre Sainte fut pour beaucoup de ceux qui en furent témoins une expérience d’église bouleversante. C’est la raison pour laquelle, cinquante ans après, il demeure pour moi un souvenir inoubliable et c’est pourquoi je me permets aujourd’hui de livrer ici mon modeste témoignage. Le pape avait pris grand soin de donner à son voyage un caractère exclusivement religieux, celui d’une visite au pays « où le Christ naquit, vécut, mourut et, ressuscité, monta au Ciel », avait-il souligné. Il voulait absolument éviter toute interprétation politique et tout soupçon d’« impérialisme spirituel », selon sa propre expression. Un vrai défi sur une terre déchirée par le conflit israélo-arabe. Mais un défi adroitement relevé.

En 1964, plus de deux ans avant la Guerre des Six Jours et l’occupation de la Cisjordanie par Israël, – occupation qui dure toujours aujourd’hui – la Terre Sainte était partagée entre l’État hébreu et la Jordanie. Ce royaume englobait alors la Cisjordanie et la partie orientale de Jérusalem incluant notamment la vieille ville. Israël ayant toujours considéré que Jérusalem devait être sa capitale, avait accéléré le développement vers l’ouest de la ville sainte, sur son propre territoire. La grande ville était donc coupée en deux par un large no man’s land bordé de barbelés. Alors que pour passer de Jordanie en Israël, Paul VI a franchi la frontière par une porte ouverte pour l’occasion à Meggido, au nord, entre Judée et Galilée, les journalistes ont dû traverser ce no man’s land de Jérusalem à pied, sous étroite surveillance, faisant ainsi la pénible expérience charnelle de la déchirure d’une terre trop promise.

L’avion de Paul VI s’était posé sur l’aéroport d’Amman, capitale de la Jordanie. Le pape avait gagné Jérusalem par la route après avoir fait deux haltes significatives pour prier : l’une au gué du Jourdain présumé être le lieu ou Jean a baptisé Jésus, l’autre au village de Béthanie. L’accueil des foules arabes, pourtant en majorité musulmanes, fut triomphal : partout, la voiture du pape est passée sous des arcs de triomphe aux couleurs de la Jordanie et du Vatican et sous des banderoles souhaitant la bienvenue au pape dans de nombreuses langues.

A Jérusalem ce fut du délire. Le pape devait traverser les remparts de la vieille ville par la Porte de Damas située, comme au fond d’un entonnoir, au bas d’une place où débouchent trois avenues. Pendant des heures, la foule s’y était massée derrière des barrières métalliques. Militaires et policiers jordaniens s’efforçaient tant bien que mal de résister à sa pression Mais dès que la voiture pontificale est arrivée, ce service d’ordre a manifestement subordonné sa mission à sa curiosité. Tout le monde s’est précipité vers le véhicule, y compris soldats et policiers qui se sont mis à applaudir le pape. La foule était si compacte qu’il fut impossible d’ouvrir les portes de la voiture. Au lieu d’en descendre pour prononcer une allocution et saluer les personnalités comme cela était prévu, Paul VI a dû rester à bord et être conduit ainsi jusqu’à la porte où il s’est engagé à pied dans les ruelles de la vieille ville.

Entre temps, constatant cette stupéfiante pagaille, j’avais réussi à gagner une place réservée la veille sur une terrasse d’où je pouvais dominer une partie de la Via Dolorosa, le traditionnel chemin de croix qu’allait emprunter le cortège. Depuis mon observatoire, j’ai alors assisté à un spectacle incroyable. Si la tête de la procession qui devait précéder le pape est passée comme prévu, clergé des Eglises orientales et ordres religieux défilant en bon ordre, peu à peu le cortège a perdu cette belle ordonnance et bientôt c’est une foule dense qui s’est mise à déferler comme un torrent dans l’étroite ruelle médiévale, aveuglée par les projecteurs de télévision illuminant le début de la nuit d’hiver. Dans ce torrent humain, on voyait parfois passer, entraîné par le flot, un évêque, un patriarche, une personnalité civile…

Et soudain, perdu dans cette incroyable cohue, une petite tache blanche et rouge : le pape. Petit, balloté d’un côté à l’autre de la ruelle, risquant sans cesse de trébucher sur les marches qui se succèdaient à intervalles irréguliers, Paul VI le visage tendu s’efforçait pourtant de sourire et levait les bras pour saluer et bénir dans un geste qui lui était familier. Il se trouvait alors isolé de tous les dignitaires ecclésiastiques. Les soldats, armés de longs bâtons tentaient maladroitement de remettre un peu d’ordre dans ce chaos. Obsédés par leur mission – protéger le pape – ils distribuaient des coups un peu au hasard pour tenter vainement de desserer l’étau de la foule. Cardinaux, évêques et autres dignitaires en faisaient parfois les frais. Plus tard, je devais retrouver le cardinal Cicognani, le secrétaire d’Etat du pape, réfugié dans une échoppe de barbier. Ensuite, m’avait raconté un jeune père blanc, Paul VI avait, lui aussi, trouvé un refuge imprévu quand il avait été poussé par un garde du corps dans la maison des petites soeurs de Jésus. Surprises et émues, celles-ci avaient chanté un hymne grec puis prié avec le pape. Paul VI avait souri à la religieuse qui lui avait dit : « Nous vous accueillons comme Marthe et Marie, mais nous ne sommes pas des saintes ». Mais il n’avait pas voulu s’asseoir et avait refusé la boisson que les soeurs lui offraient. N’était-il pas en train de suivre le chemin de croix ?

Comment oublier cette image bouleversante d’un pape fragile noyé dans la foule sur la Via Dolorosa ? Les responsables de la télévision italienne l’avaient, semble-t-il, jugée si irrévérencieuse qu’ils avaient fait interrompre la retransmission du chemin de croix alors qu’ils avaient l’exclusivité des prises de vue. Il est vrai qu’il paraissait tout à fait incongru, surtout à l’époque, de voir le pape entièrement livré à la marée humaine où se mêlaient le peuple de Jérusalem, musulman et chrétien, des soldats et des religieux, des pèlerins étrangers et des enfants qui criaient et à demi écrasés. Il me semble cependant que l’actuel pape François aurait aimé ce surprenant spectacle, lui qui désespère les responsables de la sécurité lorsqu’il se mèle aux foules à Rome, aux JMJ de Rio ou lorsqu’il va rencontrer les réfugiés misérables de Lampedusa.

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